Sélectivité
La sélectivité d'un ligand désigne sa préférence relative pour une cible donnée par rapport à d'autres cibles structurellement proches ou fonctionnellement apparentées. C'est un attribut crucial pour tout peptide de recherche ou médicament : une sélectivité insuffisante entraîne des effets hors-cible qui peuvent masquer l'effet étudié en recherche, ou déclencher des effets indésirables en clinique.
Il faut distinguer sélectivité et spécificité. La spécificité est un concept plutôt binaire (un anticorps spécifique reconnaît son épitope et aucun autre), tandis que la sélectivité est quantitative et relative : un peptide est "X fois plus sélectif" pour la cible A que pour la cible B. En pratique, la sélectivité s'exprime par un ratio d'affinités ou de puissances fonctionnelles : Kd(cible B) / Kd(cible A), IC50(cible B) / IC50(cible A), ou la différence de pKi. Un ratio > 100 est couramment considéré comme suffisant pour un outil de recherche, > 1000 pour un médicament.
La sélectivité prend plusieurs visages selon le contexte. Sélectivité de sous-type (par exemple, un agoniste sélectif du récepteur μ-opioïde vs κ et δ), sélectivité d'isoforme (Akt1 vs Akt2 vs Akt3, PDE5 vs PDE4), sélectivité d'espèce (récepteur humain vs rongeur, important pour la translation des résultats précliniques), sélectivité de compartiment (peptide qui ne passe pas la barrière hémato-encéphalique cible uniquement la périphérie), sélectivité fonctionnelle (biased agonism, activation préférentielle d'une voie de signalisation sur une autre au même récepteur).
Les méthodes d'évaluation incluent des panels de sélectivité standardisés : cellules exprimant une série de récepteurs apparentés (GPCR panel, kinome panel avec 300+ kinases pour les inhibiteurs de kinases, nuclear receptor panel pour les hormones stéroïdes), tests sur tissus isolés ex vivo, organoïdes et modèles animaux. Les programmes d'évaluation hors-cible préclinique incluent généralement un panel de 50 à 400 cibles couvrant récepteurs, transporteurs, enzymes, canaux ioniques et cytochromes P450.
Les stratégies de design pour améliorer la sélectivité se multiplient. Exploiter les différences structurelles subtiles entre sous-types via cristallographie ou cryo-EM, ancrer le peptide sur un épitope non conservé, utiliser la rigidification conformationnelle (peptides cycliques, staples) qui pénalise l'adaptation aux sites secondaires, jouer sur la charge nette ou la taille pour filtrer les interactions non pertinentes, et incorporer des acides aminés non naturels qui ne trouvent leur complémentarité que sur la cible recherchée.
En analyse pharmacologique rigoureuse, il faut surveiller la sélectivité à plusieurs niveaux : affinité (binding), puissance (fonction), biais (voies intracellulaires), distribution tissulaire, et éventuels métabolites actifs qui pourraient présenter un profil de sélectivité différent du composé parent. Un peptide jugé "sélectif" au binding peut se révéler peu sélectif à dose thérapeutique si sa marge Kd/EC50 est étroite ou si son métabolisme génère des espèces promiscueuses.